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John Page (fondateur du Custom Shop Fender, créateur de John Page Guitars) – Interview

Par Woodbrass Team

John Page fait partie des figures légendaires de la guitare électrique, puisqu’il a été le fondateur du Custom Shop Fender avant de créer son propre atelier, John Page Guitars, puis la marque John Page Classic qui propose ses designs fabriqués au Japon pour des prix plus réalistes que ses créations uniques. Un homme qui a passé sa vie à fixer des manches à des corps a forcément des conseils à transmettre, et nous avons donc passé du temps avec John pour discuter de sa vie et de ses méthodes.

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Quel a été le déclencheur qui t’a poussé à t’intéresser à la guitare ?
Les Beatles. Sans aucun doute possible. Je les ai vus pour la première fois à 7 ans, ça a tout changé pour moi.

Comment es-tu arrivé à la lutherie ?
Tout a commencé quand j’étais gamin, je voulais jouer mais je n’avais pas les moyens d’acheter une bonne guitare, je n’avais pas d’argent du tout. J’avais 11 ans. J’ai fait le tour des pawnshops et j’ai acheté des guitares pourries. J’ai commencé à travailler à l’âge de 14 ans du coup je pouvais acheter de meilleurs instruments mais ça n’était jamais ce que je voulais. J’ai donc commencé à modifier des choses, et j’ai construit ma première guitare à l’âge de 15 ans. Je l’ai jetée aux ordures tellement elle était mauvaise, puis j’en ai construit deux autres.

Comment t’es-tu retrouvé chez Fender ?
J’ai postulé là-bas dès l’âge de 16 ans. Le jour de mes 21 ans ils ont fini par accepter et m’ont pris pour polir des manches. A l’époque, j’étais responsable d’un entrepôt, je jouais dans des groupes et je fabriquais quelques guitares. Au bout de trois mois sur les manches, ils m’ont nommé à la recherche et développement. Ils ont vu les guitares que je fabriquais par moi-même, ils avaient une place de concepteur de modèles libre et j’ai eu le job ! C’était en 1978, et mon rôle était de préparer les plans pour que les ingénieurs fabriquent les nouveaux modèles. J’étais entouré de figures historiques de Fender, tu imagines le pied pour une tête brûlée de 21 ans ?

Combien étiez-vous à concevoir des modèles ?
Deux seulement, je travaillais avec Freddie Tavares. Mon premier design à l’époque était la Bullet avec le pickguard en métal. J’ai ensuite conçu la Jazz Bass Elite, pour laquelle l’idée était de faire la meilleure Jazz Bass possible.

Comment en es-tu arrivé au Custom Shop ?
J’ai quitté Fender en 1986. J’ai passé un an en studio en tant que chanteur / compositeur. Je joue très mal mais je compose correctement, donc je m’entourais d’excellents musiciens ! ça n’a rien donné mais je voulais me donner un an juste avant mes 30 ans pour ne pas regretter cette carrière. Un an plus tard, j’ai contacté Dan Smith et il m’a proposé de démarrer le Custom Shop. Nous étions deux à nous en occuper : Michael Stevens et moi.

Quelles étaient vos motivations lors de la mise en place du Custom Shop ?
Le but était de ressusciter la bonne réputation de Fender. CBS en avait fait une mauvaise entreprise et nous voulions regagner la confiance des gens. Nous nous occupions aussi des demandes spécifiques d’artistes, ce que nous faisions déjà de manière officieuse avant que le Custom Shop n’existe. Il fallait s’occuper de Clapton, s’occuper de Jeff Beck

Vous avez aussi servi de laboratoire de développement pour les modèles de la gamme normale.
C’est arrivé au fur et à mesure. Nous nous sommes rendus compte que nous ne pouvions pas produire de grandes quantités au Custom Shop, et avons donc commencé à présenter nos modèles au reste de l’usine. Pour le modèle de Yngwie Malmsteen par exemple, nous avons fait les 25 premières puis nous avons montré aux autres employés comment scaloper la touche.

Comment en êtes-vous arrivés aux Relic ?
C’était en 1995 : j’ai fait ça tout seul dans mon coin sans rien dire au management, et au NAMM Show je les ai mises dans les vitrines et les vendeurs me disaient : « pourquoi mettez-vous une vieille Mary Kay et une vieille Broadcaster sur votre stand ? ». Je leur répondais alors : « non, elles sont neuves. Vous en voulez combien ? ». L’idée existait déjà depuis un petit moment mais nous l’avons finalement réalisée, et j’ai trouvé le nom Relic.

Le nom vient de toi ?
Oui tout à fait ! D’autres avaient lancé l’idée de les appeler Antiquity mais Seymour Duncan avait déjà le nom, j’ai donc émis l’idée de Relic, en référence au domaine religieux puisque les gens vénèrent ces guitares ! Ils ont une relation intime avec leur instrument, ils l’adorent. Le terme de Saint Graal est très souvent utilisé dans le domaine de la guitare. C’est un objet saint, ça fait partie de ton âme.

Le nom est devenu un terme générique.
Oui, comme Kleenex ! Les gens ne l’associent même plus forcément à Fender.

Quelle était la première guitare sortie du Custom Shop ?
Le numéro de série 0001 était une double manche Stratocaster / Esquire pour le magasin de Jimmy Wallace au Texas. Avant ça, nous avions refait la peinture pour des modèles japonais qu’un magasin voulait avoir dans une couleur différente ! C’est moins glorieux mais nous ne refusions jamais une tâche.

page2Le prototype des Jonh Page Classic entre les mains du maître !

Pourquoi as-tu arrêté de travailler au Custom Shop ?
Le côté corporate a eu raison de moi et a dévoré ma passion. Je ne construisais même plus de guitares, je m’occupais de gérer tout ça, et le côté business et légal ne m’amusait pas du tout. J’ai donc lancé le musée Fender et les programmes éducatifs qui vont avec, et je m’en suis occupé pendant quatre ans.

Construisais-tu encore des guitares pour le plaisir à cette époque ?
Pas du tout. Je pensais que je ne construirais plus jamais. Je n’en avais aucune envie. J’ai déménagé dans l’Oregon et j’ai ouvert un atelier de meubles d’art, des meubles qui ont évidemment un air de famille avec mes guitares. C’était il y a 13 ans. Et puis un gamin a vu un article sur moi dans un journal local et m’a contacté pour que je l’aide à construire une guitare pour un projet scolaire. J’ai accepté de le faire, et ça m’a redonné envie de fabriquer. Un an plus tard, en 2006, j’étais assis à ma table de dessin en train de concevoir la JP1.

Combien de guitares fabriques-tu pour John Page Guitars ?
Entre 13 et 15 par an. Howard Swimmer, que je connaissais déjà depuis un moment, m’a proposé de lancer une marque qui me permettrait d’avoir un plus grand nombre de mes modèles entre les mains des guitaristes. J’aimais beaucoup l’idée mais je ne voulais pas m’embêter à monter une entreprise et la gérer au quotidien. Je veux juste faire mon art, pas m’inquiéter du côté business. Howard m’a dit qu’il s’occuperait de cet aspect, et c’est comme ça qu’est né John Page Classic, avec la Bloodline by John Page qui est une évolution de la première forme que j’ai construite pour mon propre atelier. Le fonctionnement est donc le même qu’au Custom Shop Fender : j’explore de très nombreuses possibilités artistiques, et je garde ce qui marche le mieux sur une guitare au tiers ou au quart du prix de mes créations custom.

Comment as-tu fixé les caractéristiques de la Bloodline ?
Quand je fais une guitare sur demande, j’utilise ce que me demande le client. Mais après il y a ce que moi je veux, ce que j’entends dans ma tête et ce qui me paraît le mieux pour l’instrument. Pour moi, la guitare électrique est un instrument acoustique avant tout. L’essentiel de mon travail a pour but d’arriver à un vrai bon instrument acoustique, et le rôle des micros est ensuite de reproduire cette personnalité acoustique le plus fidèlement possible. Beaucoup de micros ne font pas ça, les gens adorent certains micros qui étouffent complètement la personnalité de la guitare, et ils s’y habituent parce qu’ils passent par quarante pédales. C’est très bien pour eux, mais ça n’est pas ce que je fais.

Quel est le secret d’une bonne guitare à manche vissé ?
Tout se joue dans la jonction entre le corps et le manche. Léo Fender l’a fait de manière très simple avec une vis à bois dans du bois, et tout le monde a repris cette formule sans se poser de questions. Notre méthode est beaucoup plus compliquée et demande du temps pour aligner la vis avec son support, mais c’est le prix à payer pour faire une guitare qui raconte déjà quelque chose avant d’être branchée.

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