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Robert Trujillo (bassiste de Metallica) – Interview

Par Woodbrass Team

Le 7 Novembre 2014, le projet Jaco : The Film était présenté à la communauté de Crowdfunding Pledge Music. Ce documentaire revient sur l’œuvre et la vie du Jimi Hendrix de la basse, Jaco Pastorius, ce génie absolu qui a inventé le jeu fretless et a gravé des lignes plus que mémorables aux côtés de Weather Report, Joni Mitchell ou encore Pat Metheny. Là où le docu devient particulièrement intéressant, c’est qu’il a été produit par un autre bassiste de légende, monsieur Robert Trujillo ! Après avoir réécrit les règles du slap dans Suicidal Tendencies et Infectious Groove, Robert a décroché le job le plus convoité du music business en devenant le nouveau bassiste de Metallica, poste qu’il occupe depuis 2003. La campagne Pledge Music s’est terminée cet été et Jaco : The Film va donc pouvoir être terminé dans les meilleures conditions possibles. Pour discuter de cet événement, nous avons interviewé Robert Trujillo par skype. Il nous parle en direct du HQ, le fameux studio de Metallica à San Francisco, en pleine préparation du très attendu nouvel album.

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Où en êtes-vous sur le documentaire ?
Nous travaillons sur ce documentaire depuis plus de cinq ans. Nous faisons encore du montage à l’heure où je te parle : Joni Mitchell vient par exemple de nous donner des images qu’elle n’avait jamais vues elle-même ! Nous avons essayé de la contacter pendant quatre ans, et je l’ai finalement rencontrée à une fête et elle m’a rappelé huit mois plus tard après avoir regardé le film. Il y a donc encore des trésors à découvrir et à chaque fois que ça nous arrive, nous devons revoir le montage pour les intégrer au film. L’année dernière nous avons dû intégrer les passages avec Jerry Jemmott : il était le bassiste électrique préféré de Jaco.

Quelle a été votre approche ?
Nous avons voulu raconter l’histoire d’une vie, et pas uniquement l’histoire d’un bassiste qui joue d’enfer. Les documentaires musicaux ont atteint un tel niveau de qualité qu’il faut s’aligner, qu’il s’agisse de Searching For Sugar Man, de What Happened Miss Simone sur Nina Simone ou de Amy. C’est un film de qualité, et nous en sommes très fiers. Le but est d’attirer l’attention sur la vie et l’œuvre de Jaco, en espérant que d’autres s’en inspirent. Le réalisateur Paul Marchant a été d’une importance cruciale. Son génie créatif et sa science de l’édition ont porté la magie à l’écran, et il se débrouille pour toujours amener mes idées au niveau supérieur. D’ailleurs nous avons souvent d’intenses disputes à propos de certaines séquences ! Paul a tenu bon avec moi pour toute la durée de la création du film, et il a refusé de nombreuses offres pour se consacrer à Jaco. La seule fois qu’il s’est arrêté c’était pour travailler avec Martin Scorsese pendant six mois !

Pourquoi avoir fait appel à du crowfunding ?
Nous sommes une toute petite entreprise. Les gens se disent « ce mec est riche, il est bassiste dans Metallica ! », mais ça n’a rien à voir. C’est un projet de passionnés avec une équipe minuscule. C’est pour cette raison que nous avons lancé la campagne de financement, nous nous sommes retrouvés à cours d’argent pour finir le film. Mais sommes déterminés, et nous voici sur le point de terminer !

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La fusion a-t-elle été un style musical qui t’a influencé ?
Quand j’étais gamin, ma mère écoutait James Brown et la Motown, et le côté funk de la basse est ce qui m’a amené à la musique. Mon père jouait de la guitare flamenco, et j’ai ensuite découvert Led Zeppelin, Black Sabbath : j’ai absorbé tout ça. La fusion était importante pour moi à la fin des années 70 et au début des années 80. C’était la période dorée pour ce style, et j’ai vu de nombreux groupes légendaires sur scène. En 1984, je suis allé étudier dans une école de jazz. Je sais d’où je viens, et ça m’ennuie lorsque les gens ne me voient que comme un bassiste de heavy metal. Quand j’ai rejoint Metallica, j’ai dû apprendre à jouer ce style, et c’est devenu une partie de ma vie.

J’irais même jusqu’à dire qu’il y a un côté punk dans le jeu de Jaco.
Oui, je suis tout à fait d’accord avec toi. Il a le côté dangereux, il a l’attitude… Quand je l’ai vu jouer en 1979 au Santa Monica Civic Auditorium, je trouvais ça génial que ce mec au look de surfeur joue de manière aussi incroyable et amène la fête au public. Il était animé, plein d’énergie. Il avait un vrai côté punk : il sautait du haut de ses amplis, et je l’ai vu jeter sa basse par terre et glisser dessus le long de la scène ! Il y avait bien sûr des surfeurs dans la salle, mais aussi des fans de jazz, de heavy metal et de punk rock. D’ailleurs le premier bassiste de Suicidal Tendencies, Louiche Mayorga, était lui aussi à ce concert ! Incroyable non ?

Jaco avait aussi un côté punk dans sa tendance à ne pas donner à la maison de disque ce qu’elle attendait. Il s’est mis en danger musicalement.
Come On Come Over est un de mes morceaux de R&B préféré, c’est de la soul bien funky… Il aurait pu écrire dix morceaux comme ça et il aurait fait de la compétition à Tower Of Power. Mais il ne s’est pas contenté de ça, il présentait toujours de nombreuses nuances dynamiques sur ses albums. Tu as du classique, de la world music… Il était capable d’emmener les gens en voyage avec sa musique. Les labels ne savaient pas dans quelle case le mettre. Quand j’étais jeune, cette attitude m’a énormément marqué. Grâce à lui j’ai appris qu’il n’y a pas de règles. Je n’ai pas appris Portrait Of Tracy note à note, j’ai été inspiré par son approche conceptuelle.

Tu avais 22 ans lorsque Jaco est mort. Quel a été l’impact de sa disparition sur ta vie musicale ?
Je me souviens exactement du jour où il est mort. J’enregistrais avec le groupe de funk True Colors, nous étions très influencés par Jaco et Level 42. C’était extrêmement triste, et tous les bassistes que je connaissais sont tombés en dépression suite à cette nouvelle. C’était d’autant plus déprimant qu’il s’agissait d’une période compliquée de la vie de Jaco, il y avait beaucoup de rumeurs très tristes.

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As-tu eu l’occasion de le croiser ?
J’ai rencontré Jaco en 1975 au L.A. Guitar Show à Hollywood. J’ai entendu un énorme bruit qui faisait trembler tous les murs, j’ai suivi le bruit et j’ai vu Jaco qui était assis, une basse à la main. Je me suis assis à deux mètres de lui et la place s’est remplie petit à petit. Il n’a rien dit à personne, il jouait des extraits de sa propre musique et des lignes de basse de Jerry Jemmott. Sa copine est entrée, une très jolie surfeuse avec une bière dans chaque poche, et elle lui a dit « Viens Jaco, on y va ! ». Il a posé la basse et il est parti. Je me souviens de son regard perçant et plein de défi, on sentait son intensité même lorsqu’il ne jouait pas. J’étais très timide à l’époque, mais j’aurais dû l’inviter à déjeuner…

Quel est ton album préféré de Jaco ?
C’est une question difficile. J’adore l’album de Weather Report Mr. Gone. Je sais que Jaco n’a pas composé ce morceau, mais c’est tellement aventureux… En ce qui concerne ses compositions, le premier album m’a particulièrement marqué, et il a ouvert des portes pour tout le monde. Quand j’ai entendu Portrait Of Tracy pour la première fois, je ne savais même pas de quel instrument il s’agissait ! J’ai ressenti la même chose en entendant Erruption de Eddie Van Halen pour la première fois. Pour finir, je dois avouer que j’ai un faible pour l’album Hejira de Joni Mitchell : j’adore la façon dont Jaco accompagne la voix de Joni, tu sens la magie de la composition. Et j’adore aussi All American Alien Boy de Ian Hunter, Jaco joue aussi bien de la basse que de la guitare dessus, et Freddie Mercury fait les chœurs !

Tu as eu la chance de jouer la fameuse Bass Of Doom (la Fender Jazz Bass de 1962 que Jaco a defretté pour en faire son instrument principal). Qu’en as-tu pensé ?
Cette basse chante, elle a sa propre voix. Elle a beaucoup d’énergie, elle est magique. En ce moment c’est Felix Pastorius, le fils de Jaco, qui la joue à New York. Avant de réapparaître, elle avait disparu pendant 22 ans, et personne ne sait ce qui lui est arrivé : a-t-elle été volée ? vendue ? perdue ? L’homme qui l’a retrouvée ne voulait pas la donner à la famille, et au bout de deux ans de dispute je suis intervenu en donnant de l’argent afin qu’elle revienne dans sa famille. Beaucoup de gens pensent que je l’ai gardée pour moi mais ça n’est pas le cas. Pour la famille Pastorius, cette basse est comme un chat : elle a toujours été là, sur le tapis de la maison, jamais dans son étui.

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Dans le documentaire, on te voit jouer la basse sur scène avec Metallica sur For Whom The Bell Tolls à New York. Sentais-tu l’histoire en marche en jouant cette basse légendaire devant des milliers de personnes ?
La famille de Jaco était dans le public ce soir là, même sa femme Tracy était là, et pour moi c’était donc une célébration de la mémoire de Jaco. Nous étions au Yankee Stadium qui était plein à craquer, dans cette ville qui est la vraie maison de cette basse. C’est la seule fois que je l’ai jouée en public, c’était un moment très spécial pour moi. J’ai choisi cette chanson parce qu’elle a été composée par Cliff Burton, lui aussi un bassiste extrêmement talentueux qui a connu une mort sordide. Je ne voulais pas que le documentaire parle de moi, je voulais qu’il parle seulement de Jaco et ses amis. Il était donc délicat pour moi d’accepter que ce concert apparaisse à la fin du documentaire, mais c’est un moyen de clore sur une célébration.

La Bass Of Doom était-elle la première basse fretless électrique de l’Histoire ?
C’est très dur à dire. Selon la personne à laquelle tu demandes, tu auras des versions différentes. Certains prétendent qu’il y avait déjà des joueurs de fretless avant Jaco. J’ai par exemple entendu que James Jamerson avait une électrique fretless. Mais une chose est sûre : personne n’avait donné cette voix et fait chanter une fretless comme ça avant Jaco.

Comment se fait-il que vous mettiez si longtemps à sortir un nouvel album avec Metallica ?
Travailler en studio avec Metallica est un processus plein de passion et d’amour, beaucoup de passion dans chaque note que nous jouons. Cela prend donc beaucoup de temps. Les gens se plaignent car Death Magnetic date de 2008, mais nous sommes très souvent sur la route, et entre temps Kirk et moi avons eu deux enfants chacun, et Lars a eu son fils ! Tout cela a ralenti le processus, mais le fait de choisir les bons riffs, de jammer et de collaborer sur les arrangements prend du temps, c’est comme ça ! Nous travaillons dur et ça sonne super bien. Les gens doivent être patients et ils ne seront pas déçus !

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Quel est votre méthode de travail ?
Nous travaillons tout le temps : seuls dans nos maisons, tous ensemble au studio, beaucoup de choses se font sur la route puisque nous avons une pièce pour jammer dans les salles de concert où nous tournons… Nous ne manquons pas de riffs et de bonnes idées. D’ailleurs, j’ai coutume de dire qu’une mauvaise idée de Metallica est du niveau d’une excellente idée d’un autre groupe ! Peu de guitaristes écrivent d’aussi bon riffs que James Hetfield

Vous arrive-t-il de conserver des parties enregistrées lorsque vous jammez sur l’album, ou bien prenez-vous la peine de tout réenregistrer une fois que le morceau est complet ?
Ça dépend. Pour moi, si tu parviens à capturer un moment magique, il vaut mieux le conserver. Tu n’arriveras probablement pas à la reproduire de la même façon. Quelle que soit la situation, pour Metallica ou autre, le plus important est de capturer l’instant magique. Je crois au fait que certaines choses n’arrivent pas par hasard. Lorsque nous avons fait l’album avec Lou Reed, nous avons beaucoup jammé et tout n’est pas parfait mais l’important est d’avoir capturé les bons moments. Lou Reed nous a appris qu’il n’y a pas de mauvaise note, que toute erreur peut devenir un trésor. Le but de tout ça est de s’amuser et de continuer de progresser. Que nous faisions de bons ou mauvais morceaux, nous avons toujours la fierté d’avoir fait de notre mieux.

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Robert sur Skype ! Notez la casquette Suicidal Tendencies.

 

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