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Selmer : l’invention et la nécessité

Par Woodbrass Team

Nous vous avons raconté la fabuleuse histoire de Buffet Crampon (l’article est ici), il était donc tout à fait logique que nous finissions par vous narrer le destin tout aussi extraordinaire de l’autre marque de Mantes-La-Ville, la petite ville des Yvelines qui est décidément l’épicentre secret du jazz. Tout commence à une époque dont peu de lecteurs se souviendront, en 1885…

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Tout commence il y a 129 ans donc, dans le quartier parisien de Montmartre. Henri Selmer est un clarinettiste issu d’une lignée de musiciens qui ont surtout joué dans le cadre de l’armée. C’est donc tout logiquement qu’il a rejoint l’orchestre de la garde républicaine après avoir été diplômé de conservatoire. En 1885, il ouvre son atelier, et commence sa carrière par la fabrication d‘anches et de becs. Il s’installe au 4 Place Dancourt (seule la rue Dancourt existe encore), au pied du Sacré-Cœur, et ne perd pas de temps puisqu’il propose ses propres clarinettes dès 1898. Le succès d’estime ne se fait pas attendre puisque ses produits obtiennent une médaille de bronze à l’exposition de Paris de 1900.

International
C’est le début de l’offensive de Selmer dans les pays anglophones. Il embauche un représentant pour installer ses produits en Angleterre, et profite du poste de son frère, Alexandre Selmer, en tant que clarinetiste dans l’Orchestre Symphonique de Cincinnati (Ohio), pour lui demander de défendre les produits Selmer aux Etats Unis. Le résultat est fulgurant, puisque dès 1904 c’est la médaille d’or qui leur revient lors de l’exposition universelle de Saint-Louis (Missouri). Dès lors, l’export devient une partie cruciale de l’activité de Selmer, au point que Selmer USA va devenir une entité à part, qui existe à l’heure actuelle sous le nom de Conn-Selmer. En 1909, Alexandre fait partie de l’orchestre philarmonique de New York, et il ouvre un magasin Selmer américain sur la 86ème rue (juste à côté de Central Park tant qu’à faire). L’entreprise ne cesse de grandir, comme le montre l’ouverture d’une usine dans l’Eure en 1912, l’agrandissement de l’atelier parisien et enfin l’ouverture de l’usine historique de Mantes-La-Ville en 1919.

L’action balancée
1922 reste la date qui a décidé d’une grande partie de l’avenir de la marque : Selmer se lance alors dans la fabrication de saxophones. Il est difficile de s’imaginer qu’ils n’aient pas commencé par là tant cet instrument est devenu indissociable de la marque à l’heure actuelle. Le nouveau venu porte le nom de son année de sortie : c’est le Série 22, très vite rebaptisé Modèle 22. Il est donc facile de deviner l’année de sortie des Modèles 26 et 28… Selmer rachète ensuite les ateliers de l’inventeur Adolphe Sax en 1929, un symbole fort de l’installation imparable de la marque dans ce domaine. De la même manière que Sax avait créée l’instrument, Selmer en réécrit les règles lorsqu’il présente le Balanced Action en 1936. Le clétage est revu et corrigé pour un meilleur équilibre de jeu, et le ténor gagne son Fa# aigu, autant de nouveautés qui font désormais partie de la définition même de l’instrument.

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Selmer la guitare
Mais Selmer ne limite pas son énorme succès aux domaines du sax et de la clarinette : leur catalogue proposait aussi des trompettes (le modèle de Louis Armstrong date de 1933) et… des guitares ! Aussi improbable que cela puisse paraître, l’entreprise de cuivres et vents française a proposé des guitares à son catalogue entre 1932 et 1952. Développées par le luthier italien Mario Maccaferri, ces guitares sont devenues l’instrument fétiche de Django Reinhardt, et restent à l’heure actuelle le Saint Graal de tous les guitaristes passionnés de jazz manouche (un modèle d’époque en bon état peut atteindre les 20 000 euros sur le marché de l’occasion). Ce sont des acoustiques avec un son très perçant, parfait pour se faire entendre dans un big band. Les premiers modèles une large rosace en D surnommée grande bouche, et le modèle à petite bouche, devenu le plus convoité par les solistes, arrive ensuite.

selmer-mark-6-alto-bellL’âge du sax
Henri Selmer meurt en 1941, et Maurice Selmer prend sa succession. L’après-guerre sera l’ère dorée du saxo : le Super Action en 1948 reprend les bases du Balanced Action en ajoutant une culasse démontable et un clétage décalé, mais c’est bien sûr le fameux Mark VI, lancé en 1954, qui installe définitivement Selmer comme la marque de référence dans le domaine. La légende de ce modèle est telle que nous avons déjà consacré un article au Mark VI. Il faut dire que tous les saxos n’ont pas eu la chance d’avoir été joués par John Coltrane… Les clarinettes ne sont pas en reste, avec la série 9 en 1960 puis la série 10 en 1971. Grâce à sa situation de leader, Selmer USA peut se permettre de racheter d’autres marques pour étoffer son offre : Vincent Bach en 1963, Lesher Woodwind en 1968, les instruments du quatuor Glaesel en 1978 et enfin les batteries et percussions Ludwig en 1981. En 2003, Selmer USA se renomme Conn-Selmer suite au rachat de G.C. Conn, Artley, King, Armstrong. et Benge. Conn-Selmer rachète ensuite Leblanc en 2004, et devient le premier fabricant d’instruments d’orchestre aux Etats Unis.

Retour vers le futur
Le Mark VII en 1974 ne fait pas l’unanimité, et c’est en écoutant les musiciens que Selmer propose le Super Action 80 en 1981, dont l’ergonomie reprend celle du Mark VI. Ce modèle est la preuve d’une autre constante de la maison, qui est l’oreille constamment tendue vers ce que les musiciens ont à dire. Les conseillers artistiques qui se sont succédés au siège sont tous des énormes pointures dans leurs instruments respectifs, et ont tous permis à la marque de rester pertinente malgré l’évolution des goûts et des modes. En 1998, la quatrième génération s’installe à la direction par le biais de Patrick Selmer, et la mode du vintage n’épargne pas l’entreprise qui propose alors son modèle de saxophone ténor Référence 54. 54 comme l’année de la création du Mark VI dont ce nouveau modèle s’inspire très clairement… En 2004, c’est la clarinette Saint-Louis qui met tout le monde d’accord, puis les Privilège en 2008. Le concert de l’Olympia en 2005 pour fêter les 120 ans de la marque est la preuve de l’attachement continue entre Selmer et les musiciens qui jouent sur leurs modèles. Jouer Selmer revient à se placer dans le sillon creusé par des légendes colossales, et l’assurance de posséder un instrument d’un grand niveau de qualité qui reste pertinent au fil des évolutions de styles.

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